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///   Karine Moukaddem : "Les femmes font face à des attentes extrêmement élevées"

par Sami Bouzid le
A l'occasion de la journée Internationale des droits des femmes, la rédaction a pu interviewer Karine Moukaddem, chercheuse associé à Sciences Po Paris et au FEMISE. Elle apporte son éclairage sur la situation des femmes en Méditerannée et les défis qui restent à relever.

En tant que femme universitaire  avez-vous ressenti le besoin de devoir travailler et prouver plus qu’un homme pour gagner votre place, même dans une société dite « égalitaire » comme la France ? 

En France, malgré la présence de lois avancées sur la question de l’égalité homme-femme, ils persistent des discriminations implicites et explicites qui empêchent l’égalité parfaite entre les sexes.

Cela peut être vu à travers l’écart salarial entre homme et femme pour une même position au même niveau d’expérience. Cependant, d’autres types de discrimination existent dans le milieu universitaire et dans la recherche, surtout dans les domaines plutôt marqués par une disparité de participation entre femmes et hommes comme par exemple dans les domaines plus scientifiques ou informatiques, etc.

Il y a une sous-représentation des femmes dans les domaines plus ou moins liées à la science ou à la technologie du fait de l’existence de normes sociales encore biaisées au détriment des femmes. Ces normes sociales accompagnent les femmes durant les différentes étapes du système éducatif et dans leur choix d’orientation et influencent le comportement des femmes et leurs choix surtout de carrière.

De plus, les femmes dans ces domaines rencontrent du mal à s’affirmer et à percer. Quand elles occupent des positions de prise de décisions, les femmes font face à des attentes extrêmement élevées. Elles doivent s’imposer pour être reconnue comme légitime mais cela sans pour autant être trop ambitieuses pour ne pas être jugées de « femmes à caractère trop fort ».

Pour se faire respecter elles doivent faire l’effort maximum, pour dépasser l’image qui leur a été déjà assignée avant même de les entendre. Dans les conférences auxquelles j’ai assisté, j’ai remarqué que les femmes étaient plus jugées sur leurs choix vestimentaires ou leurs physiques avant même d’écouter leur présentation voire pour justifier leur incompétence quand l’avis du récepteur diffère, et cela même par d’autres femmes.

Cela est dû au faite que les femmes sont toujours sujettes à des pressions de la part de la société : des biais implicites qui leur imposent encore certains comportements.

Cependant, il est important de souligner que les femmes chercheuses ne font pas face aux mêmes obstacles dans tous les milieux et au sein de tous les organismes. En effet, tout dépend des priorités des organismes de recherche et des universités.

Des organismes comme Sciences Po ou FEMISE ou l’Union pour la Méditerranée placent les questions d’égalité homme/femme au centre de leurs actions permettant aux femmes chercheuses d’aller au bout de leurs potentiels ; cela grâce à des valeurs d’égalité qui font partie de leurs règlements intérieurs et de leurs principes de base mais également grâce à leurs initiatives qui sensibilisent et qui encouragent les femmes à aller de l’avant sans se soucier de questions tel que leur légitimité dans leur domaine ou la possibilité d’être entendue.

En l’absence de ce type d’accent sur l’importance de la parité, intégré dans le fonctionnement interne de l’université ou le centre de recherche, les obstacles implicites ne sont pas directement traités et les femmes rencontrent plus de difficultés à s’intégrer pleinement.

A quelles problématiques les femmes de la région méditerranéenne sont-elles confrontées aujourd’hui dans les cursus universitaires ? 

Les femmes ne sont souvent pas encouragées à progresser dans le domaine universitaire : Leurs niveaux d’études est souvent jugés comme suffisants parce que les attentes qui leurs sont dirigés sont minimes.

En Méditerranée, surtout dans les pays du Sud Méditerranée, les femmes qui ont eu « la chance » d’aller à l’université ne sont pas du tout encouragées à continuer leurs études supérieures pour un niveau au delà de la licence qui est vu comme largement suffisante.

Cela provient à la fois du rôle de la femme comme mère de famille et la croyance en la non-efficacité ou nécessité de suivre des études universitaires pour une femme. La femme qui décide de se dédier à sa carrière est ainsi jugée comme froide et on lui dit souvent qu’elle va le regretter un jour car les femmes ont « une horloge biologique » qui fait que ce sera trop tard quand elle ouvrira les yeux. Les femmes sont toujours sujettes à des jugements de valeur sur leur choix personnels liés à la volonté de fonder une famille.

Le rôle de la femme réside toujours majoritairement en sa capacité d’être mère, et le faite de ne pas vouloir se marier ou avoir des enfants, pour se dédier à sa carrière, choque les personnes, femmes et hommes. Cette pression peut provenir à la fois du partenaire, de la famille et des amis.

Comment évolue la situation des femmes en matière d’égalité entre les sexes dans la région méditerranéenne ? 

Oui, la situation s’est améliorée dans la région principalement grâce aux progrès de l’éducation et au renforcement des législations. Cependant, les inégalités sont toujours présentes dans la région et l’autonomisation économique concrète semble loin d’être atteinte. La région sud-méditerranéenne semble être en retard sur les questions d’égalité de genre par rapport à d’autres régions et la situation s’améliore plus lentement que dans d’autres régions en développement telles que l’Asie de l’Est et le Pacifique ou l’Amérique latine et les Caraïbes.

Selon les estimations du BIT, la participation des femmes à la population active a atteint 59% en Asie de l’Est et dans le Pacifique en 2017, tandis qu’en Amérique latine, ce taux a atteint 51,5%. En ce qui concerne la région MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord), la participation des femmes à la population active est inférieure à la moitié et ne dépasse pas 20,6% en 2017.

La région est également en retard en ce qui concerne d’autres indicateurs de la participation économique et politique des femmes.

En ce qui concerne l’élaboration des politiques en matière d’égalité des sexes, deux aspects sont essentiels pour comprendre l’inefficacité des mesures disponibles et adoptées: d’un côté, des obstacles entravent la pleine mise en œuvre des mesures et d’autre part, ces mesures ne sont pas exhaustives de la situation des femmes dans la région.

Premièrement, le manque de volonté sociale de changement freine souvent les mesures. En raison des biais inconscients et d’autres canaux implicites et explicites, les initiatives «top-down » sont souvent mal comprises par les habitants, ne sont pas acceptées par la société tout entière et sont considérées comme inadéquates.

Les mentalités et les normes sociales ne sont pas ouvertes au changement structurel. Ainsi, malgré les efforts nationaux et internationaux, les locaux trouveront un moyen de dévier ou de prétendre changer la situation sans conséquences réelles pour l’autonomisation.

De plus, les mesures adoptées sont souvent des projets ponctuels non coordonnés et des ajustements juridiques qui ne tiennent pas compte de la situation dans son ensemble. Les symptômes du problème de l’inégalité sont abordés, mais pas les racines. Les mesures manquent souvent de cohérence, de durabilité / durabilité et ne font pas partie d’une approche holistique de la question.

Par exemple, il ne suffit pas d’appliquer des quotas, le système lui-même doit œuvrer à la réforme du rôle attribué aux femmes et à la destruction des stéréotypes et des normes structurelles.

En outre, il n’existe pas une seule femme de la région sud-méditerranéenne, mais des profils différents, aux besoins différents et confrontés à différents degrés de discrimination. Par exemple, les femmes rurales accumulent des inégalités et les réponses pour les autonomiser /renforcer leurs capacités ne sont pas les mêmes que pour les femmes vivant dans la capitale.

Quelles sont selon vous les pistes ou les solutions qui peuvent permettre d’améliorer la situation ?

- Une autonomisation structurelle: Elaborer des lois exhaustives.

L'autonomisation des femmes doit être une priorité dans les agendas nationaux, dans les règlements internes des universités, des centres de recherches et des ONG. Une approche structurelle est donc nécessaire pour promouvoir l'égalité dans tous les domaines et non une approche symbolique.

Un aspect clé réside dans l'institutionnalisation de l'autonomisation des femmes en améliorant l'équilibre travail-vie de chaque femme dans le cadre d'une approche structurelle du marché du travail.

- Le mentorat: cercle vertueux de l'autonomisation des femmes.

Certaines femmes Méditerranéennes, surtout au Sud, perçoivent toujours la participation au marché du travail comme un choix entre le travail et les tâches ménagères. Cela est principalement dû au poids explicite ou implicite de la tradition sur les mentalités. Augmenter le rayonnement des femmes Méditerranéennes qui ont réussi dans leurs vies professionnelles avec ou sans avoir fondées de famille, augmenterait la confiance en soi des femmes, un atout essentiel pour l'autonomisation des femmes dans plusieurs domaines.

Capitaliser sur les modèles et institutionnaliser le mentorat et les sororités locales pour booster l’estime en soi des femmes, permettraient aux femmes, mais également aux hommes, de participer activement à la déconstruction des normes sociales trompeuses.

- L'importance d'intégrer l'autonomisation des femmes dans les partenariats public-privé.

La vraie question à se poser lorsque l'on tente d'autonomiser les femmes en Méditerranée est de savoir comment investir dans les femmes? Outre le fait de vouloir l'égalité des sexes et de comprendre ses externalités économiques positives, il existe des moyens et des secteurs dans lesquels l'autonomisation des femmes peut être particulièrement bénéfique:

1) Investir dans le secteur numérique

Encourager les femmes à occuper des emplois numériques peut être essentiel pour saisir les opportunités économiques accessibles aux femmes et améliorer leur employabilité. Cela ne signifie pas forcer les femmes à passer au numérique, mais leur donner les compétences techniques leur permettant de choisir leur propre voie par le biais d'une formation professionnelle et d'une éducation avant-gardiste.

Il a été prouvé que ce secteur était essentiel dans les pays de la Méditerranée du Sud ce qui pourrait multiplier le pouvoir de négociation des femmes sur le marché du travail.

2) Investir dans l’autonomisation des femmes rurales

Les femmes des zones rurales, surtout dans le Sud de la Méditerranée, sont particulièrement exposées à la discrimination, à la violence et à d'autres obstacles pour se rendre sur leur lieu de travail ou pour participer à la prise de décision à tous les niveaux (dans le ménage, la représentation politique nationale, etc.).

De plus, la part des femmes dans le secteur agricole dans les pays Méditerranéens augmente avec le temps. Donc, donner des moyens financiers aux femmes rurales en leur facilitant l’accès à des possibilités de crédit et d’investissement et en améliorant la connectivité et les transports en commun, permettrait de réaliser le potentiel d’une partie de la société encore considérablement marginalisée par les décideurs.

3) Investir dans la collecte et le suivi des données

Les programmes d'égalité des sexes visent souvent une fraction spécifique de la société et sont difficiles à suivre et à quantifier. L'absence de données sur les questions d'égalité des sexes dans la région empêche de créer des politiques adéquates et flexibles dans un contexte d'instabilité et d'incertitude.

Un partenariat public-privé est essentiel pour permettre une collecte de données efficace et la création de bases de données nationales.

- Un écosystème induisant l'autonomisation des femmes.

Trois entités sont essentielles pour changer les mentalités et déconstruire les normes sociales: la famille, les médias et les écoles/universités. Les normes sociales ne peuvent pas être modifiées si ces trois entités ne collaborent pas pour changer le processus participatif d'éducation et de socialisation.

L’éducation (par la famille et par les institutions) affecte toutes les étapes de l'inclusion dans une société et est essentielle pour éliminer les stéréotypes et les biais inconscients à tous les niveaux. Ce dont les femmes de la Méditerranée du Sud ont besoin, c'est de disposer des outils nécessaires pour faire évoluer le système et choisir librement leurs propres voies.

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